Devinez qui je suis : je suis un vin rare et iconique, un cru raffiné parmi les meilleurs vins au monde. On prend soin de moi tant il est difficile de m'acquérir. Indice : mon étiquette est la signature d'un artiste, tradition du domaine.
Soigneusement emballé dans un film transparent pour conserver intacte mon étiquette, je fais partie des bouteilles les plus longuement conservées en cave. Il faut dire qu'en tant que grand collectionneur, mon détenteur emploie les grands moyens : bien à l'abri de la lumière dans une cave enterrée, sol en terre battue, je compte parmi les plus vieilles bouteilles conservées ici. La température varie peu et l’hygrométrie reste constante. Je repose dans mon fourreau individuel loin de toute agitation, pourtant, je sais que bientôt est venue mon heure de vérité.
Le moment de m'ouvrir est venu. Il était programmé à l’avance comme on a estimé à l'avance mon potentiel de vieillissement. Aujourd'hui, je suis arrivé à maturité et on pourra profiter pleinement de la richesse de mes arômes à mon apogée. L'année d'ouverture a été soigneusement notée sur le livre de cave par mon acquérir que je vais connaître plus intimement, le temps d'une dégustation. D'ailleurs, oui ! J'entends ses pas lourds qui se rapprochent. Je crois bien que c'est moi que l'on vient chercher !
Bouteille en main et d'un pas assuré, mon heureux détenteur remonteles escaliers, sans me secouer.... même si le dépôt accumulé après de longues années en cave sera séparé lors de ma décantation au moins 30 minutes à 4 heures à l'avance.
Délicatement, on me pause sur la table. De la cuisine s'échappe l'alléchant fumet d'un gigot à la cuiller et dans le salon, tous attablés, les invités ont l'air de s'y connaître. " Pauillac " , " Premier cru classé "... À les entendre, je sais déjà qu'une grande part des conversations gravitera autour de moi lors du repas.
Ces vins prestigieux attendent patiemment dans notre cave spécialisée
Lentement, on retire mon long bouchon en liège vieux de plus de trente ans. Ce dernier reste encore compacte et entier, imprégné de rouge. Aucun problème à l’ouverture. Sans attendre, on me passe en carafe pour me décanter : il serait dommage de laisser verser les dépôts tanniques dans le verre. Les convives s'apprêtent à se délecter de mon breuvage et moi... de boire leur paroles :
« Ce bouchon ne pourrait pas tenir beaucoup plus longtemps sans prise de risque, mais il a bien rempli sa fonction : aucune perte de vin, la bouteille est pleine au col. »
Dans de grands verres de dégustation, on me regarde couler. De petites bulles rouges se forment sur le pourtour du verre… puis pour chacun, c’est le silence, la réflexion avant de parler... Il faut croire qu'avant de goûter un Grand Vin, on se tait religieusement…
Entre eux, mes dégustateurs semblent se comprendre, même si je ne saisis pas tout. Il y aurait donc des signes qui ne trompent pas, même avant de goûter :
« Couleur rouge rubis intense, à peine tuilée. Limpide, disque brillant, aucune trace douteuse. » Des bribes de phrases commencent sans s’achever. Ces mots barbares propres au jargon de la dégustation sont lancés ça et là.
« Premier nez de sous-bois, de fruits mûrs, de cassis, de cuir, de vanille qui évoluent dans le verre. »
Puis, on me sirote lentement :
« Bouche ample, suave, équilibrée, ronde. Tannins fondus. On retrouve en retro-olfaction les même notes d'arômes auxquelles s'ajoutent des saveurs d'épices. Longueur en bouche exceptionnelle ! » ... Accord parfait avec le gigot, affirme-ton avant que les autres ne corroborent.
« D’après le château, le millésime 1985 est une grande année. Les trente-trois années passées ont bien supporté le vieillissement et il est grand temps de l’apprécier. Même vide, le verre révèle ses subtiles notes atténuées de sous-bois et de fruits mûrs.»
Un Grand Vin ! Oui, mais devinez lequel ! Un Château Mouton Rothschild de l'excellent millésime de 1985.
Au cours du repas les conversations vont bon train sur mon fait. On me scrute, on me hume, on commente encore ma couleur, mes arômes, mes saveurs, ma structure car j'évolue aussi dans le verre depuis l'ouverture.
Beaucoup d’émotions. Je décèle, pour chacun, l'émotion de partager et d’immortaliser ces instants. Gorgée après gorgée, les souvenirs de chacun affluent sur la période passée entre ma confection et l'ouverture. Il aurait été dommage de me revendre. Comme la plupart des vins d'exception, je suis rare et suis devenu inaccessible.... Hormis le prix onéreux, il faut dire qu'il est difficile de trouver à se les procurer, surtout quand on sait que la majorité des Grand Vins partent à l’exportation tant leur renommée est grande.
Depuis 1945, l'étiquette de chaque millésime de Mouton Rothschild est illustrée par un grand artiste. C'est même devenu la signature visuelle du château. Étiquette après étiquette, le domaine a ainsi réuni quelques-un des plus célèbres artistes de leur temps. Miró, Chagall, Braque, Picasso, Tàpies, Francis Bacon, Dali, Balthus... La liberté de création est totale autour des grands thèmes de la vigne, du plaisir de boire ou du bélier, emblème du château.
Pour l’année 1985, c’est Paul Delvaux qui a peint la mienne. Ses traits donnent à voir une scène chargée de mystère où deux femmes chastes à la pâleur laiteuse ont le regard qui se rejoint sur la magie d'une grappe nichée au creux de la main. Maître de la peinture moderne dont les toiles sont habitée par l'onirisme, Paul Delvaux livre une scène énigmatique entre deux femmes portant des grappes pour illustrer le millésime. Un mystère qui a dû entourer les récoltes pour une année difficile où qualité du raisin a finalement été au rendez-vous.
Une bouteille que tout bon collectionneur de bouteilles serait ravi d'avoir dans sa cave !
On se moque aisément des "buveurs d'étiquette", de ceux qui parlent plus des vins qu'ils ne les dégustent, de ceux qui se fient à l'étiquette pour l'achat. Mais en tant que Mouton Rothschild, même si je suis certain qu'on collectionnera mon étiquette, je suis d'avis qu'il de soit nécessaire d'être intarissable sur le sujet pour apprécier un vin... si "Grand" soit-il.
De la même manière qu'on peut apprécier un film sans être réalisateur.... On peut apprécier un vin sans être vigneron. D'accord inutile d'infliger à son auditoire des mots compliqués et des termes techniques sur un ton péremptoire pour parler d'un vin. Surtout si personne ne comprend. Le plaisir est ailleurs dans celui de savoir partager et apprécier une bonne bouteille.
L’œil, le nez et le palais s'éduquent. Les sens s'affûtent. L'important étant de traduire le plaisir des sens. Chacun à son niveau. Mais je peux me faire apprécier autant à l'aveugle sans étiquette, qu'à découvert ! Quand un Grand Vin s'exprime, l'influence de l'étiquette n'a plus grande importance.
Quant à moi, revenons à nos moutons, comme le repas touche bientôt à sa fin... à mesure que je disparais, je rempli la mémoire de souvenirs partagés. L'étiquette ne fait pas tout... mais vidé de mon contenu, la bouteille et mon étiquette, resterons dans la cave pour poursuivre notre tribulation auprès de notre collectionneur.
Chez Vinatis, bien au frais posées sur leurs étagères, dans une cave dédiée, nos bouteilles rares de Grands Vins n'attendent que vous pour poursuivre leur aventure.



































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